Maiwenn Andrzejewski

Il y a quelques années, quand j’ai rencontré mon compagnon, j’ai aussi fait la connaissance de sa fille, à peine âgée de 6 ans. Pour moi qui étais habituée aux interactions avec des adultes, la relation à une bambine n’était pas chose naturelle : sans enfant à l’époque, je ne me voyais pas dans le rôle de mère poule, hyper affectueuse, bisouillant avec tendresse les petits enfants.

Je me suis interrogée sur la meilleure façon de m’adresser à elle, d’interagir avec elle.

Et j’en ai conclu que je devais lui parler comme à une personne, et non comme à une petite chose sucrée. Avec le temps et la confiance mutuelle, nous avons bâti une relation solide dont je suis fière aujourd’hui, dans laquelle le respect de l’autre est essentiel, où personne ne détient la vérité mais où chacun possède ses forces et ses faiblesses.

Cette décision a constitué le premier pas d’un questionnement existentiel concernant le regard sur l’enfant et sur les individus en général. Si nous avons la certitude, à l’âge adulte, d’être des êtres doués de raison et capable de faire des choix, pourquoi ne reconnaît-on pas cette faculté aux enfants ? Pourquoi se met-on en devoir de relativiser leur implication dans leurs propres choix, ou d’exclure un certain nombre d’entre eux des grands événements de leur vie, en arguant que certains n’en sont pas capables ? Pourquoi leur laisser les miettes en prétendant qu’ils ne comprennent pas ce qui se joue ? En d’autres termes, pourquoi considérer les adultes comme des individus, et les enfants comme des sous-êtres ? Quand devenons nous adultes, ou plutôt quand cessons-nous d’être des enfants ?

Cette transmutation intervient-elle lorsque nous abandonnons nos rêves (certains diraient nos illusions), et ce que nous aimons ?

Pour nombre de personnes, telles que Ken Robinson, Peter Gray ou André Stern, ce sont pourtant nos rêves qui forment le combustible essentiel à notre progression, à notre évolution, à notre envie de vivre.

Cette idée est venue me percuter alors que j’étais en pleine introspection. Mon bilan était alors celui-ci : j’avais réussi mon cursus scolaire, et avais toujours parfaitement été en adéquation avec les attentes de la société et de mon entourage. Bac+5 en biologie en poche, éco-toxicologue de formation, j’avais travaillé dans le milieu de l’assainissement de l’eau, notamment au sein d’une grande société américaine ; j’avais sillonné le continent européen, chapeauté des équipes dans plusieurs pays et vécu comme un pigeon voyageur. Puis j’avais connu une seconde vie professionnelle en tant qu’expert indépendant pour un grand cabinet parisien. N’est ce pas ce qu’on appelle réussir dans la vie ? On m’avait promis qu’en me coulant bien dans le moule, je serai heureuse.

Malgré tout, je ne pouvais ignorer cette sensation de malaise, cette impression persistante et de plus en plus forte que je n’avais pas trouvé ma place dans ce monde, ma passion, mon élément, comme l’écrit Ken Robinson dans L'Élément.

J’ai repris le fil de ma vie, ai cherché le mal à sa source et ai compris : A chaque fois que s’était présentée l’opportunité de faire un choix, aussi minime soit-il, j’avais toujours écouté la voie de la raison, et non celle du coeur. Il avait fallu choisir de suivre une voie scientifique pour s’ouvrir des possibilités et garder l’amour des langues pour son temps libre, il avait fallu faire une prépa pour intégrer une grande école, il avait encore fallu et toujours fallu faire des concessions, et s’éloigner toujours plus de son intérêt premier, de sa passion personnelle.

Cette passion, cet élément est maintenant tellement profondément enfoui et oublié au fond de mon être, que je peine à le redécouvrir.

Avec la naissance de ma fille, j’ai pris la décision de respecter la personne, et donc l’enfant, qui sommeillait en moi. J’ai balayé les aspirations (ou mirages) professionnelles, le confort matériel et ses sirènes, et j’ai choisi de saisir l’opportunité d’intégrer l’Ecole Dynamique.

Cette école est un lieu formidable pour tout membre, enfant ou adulte, car le cadre y garantit la bienveillance, l’absence de jugement ou d’intention pour autrui. Chacun y comprend des choses essentielles de sa relation aux autres, et donc de soi-même.

Aussi j’ai confiance en le fait que ma fille y apprendra qu’elle peut faire ses propres choix, ceux qui répondent à son élan vital, ceux qui la poussent dès le réveil à s’enthousiasmer pour le monde qui l’entoure.

Je rêve pour elle d’une société qui respecte l’enfant et ses droits, qui ne brandit pas sa fragilité comme l’impossibilité de découvrir et de prendre des risques ; qui donne sa chance à chacun de saisir les opportunités qui s’offrent à lui sans peur.

Nos  enfants sont ceux qui construiront la société de demain. Nous avons le devoir de préserver leur liberté de jugement, car c’est dans cette liberté que s’exprime leur créativité, et les multiples possibilités de leur propre avenir. C’est aussi cette créativité qui construit pierre par pierre la société. Si nous les enfermons dans nos intentions, nous les protégerons sans doute, mais nous les condamnerons à n’être que la copie de nous même, et leur soustrayons de ce fait la possibilité d’être à la fois acteur de leur avenir, mais également adaptés à cette société qui évolue perpétuellement.