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ALEXANDRE VUILLERMOZ

 

J'ai 39 ans, je suis le père d'une fille de 13 ans et d'un enfant à naître au mois d'octobre prochain. Après des études de philosophie, j'ai été amené à exercer différents métiers dans le domaine de la culture et de l'enseignement, avant d'entrer il y a 10 ans dans la fonction publique pour exercer le passionnant métier de musicien intervenant dans les écoles.

Ce passage par les écoles (principalement en maternelle et élémentaire) en tant qu'intervenant extérieur à l'éducation nationale m'a permis d'en être un observateur privilégié tout en m'autorisant à une assez grande liberté pédagogique.

Enseigner dans un esprit de recherche, vaincre les difficultés d'apprentissage, motiver, amuser aussi, sentir l'énergie d'un groupe, le calmer ou de le dynamiser - tout ceci est d'abord une affaire de sensibilité et d'expérience avant d'être une affaire de diplôme. J'ai donc trouvé très réjouissant d'être avant tout apprécié pour la personne que j'étais et pour ce que j'apportais humainement aux enfants.

Ainsi l'enthousiasme m'a toujours beaucoup animé et je dois dire sans prétention que j'en ai amplement recueilli les fruits au cours de ces riches années. Je n'ai jamais été un enseignant lassé par son métier ou les enfants.

Pourquoi avoir dans ce cas renoncé à cette place et rejoint l'équipe de l’École dynamique ?

Dès mes premières expériences j'ai ressenti très fortement les violences de l'institution scolaire.

D'abord la plus visible : la violence exercée par les enseignants, même animés de bonnes intentions, à l'égard des enfants qu'il faut bien de gré - ou de force - amener à suivre un programme qu'ils n'ont pas choisi (ni nous !).

Exit la préférence pour les domaines spontanés d'intérêt, elle n'est pas au programme !

Et cela reste vrai dans le cas d'une discipline comme la mienne, la musique, dont les aspects même les plus sérieux et techniques font pourtant encore appel au corps, à la voix, à l'espace et au jeu. Aspects pourtant réputés motivants. Et bien non l'enthousiasme n'est pas toujours au rendez-vous ! Si c'est parfois (souvent?) le cas, ce n'est jamais la règle. Il peut être cuisant de constater que de jeunes enfants ont plus de passion pour les grains de poussières qui volent dans un rai de lumière, ou pour le crissement des pieds nus sur du parquet, que pour la séance que vous leur avez patiemment concoctée. Même si ce n'est pas le sujet !

En résumé, enseigner à un groupe, c'est d'abord faire en tant qu'enseignant l'expérience de la nécessité de contraindre ce groupe à vous suivre.

D'où la seconde forme de violence. Celle faite par l'institution à l'enseignant lui-même, en le plaçant en condition permanente de gardien d'une règle qu'il n'a pas vraiment choisie : transmettre un savoir, qu'il soit jugé digne d'intérêt ou non. De sorte que l'enseignant se voit placé inéluctablement devant cette alternative : soit son enseignement ne fonctionne pas parce qu'il explique mal, soit les élèves sont paresseux, peu intéressés, peu intéressants (idiots?). Au choix. Le curseur oscillant éventuellement de l'un à l'autre des termes selon les jours et les enseignants.

Or, pour ma part, j'ai toujours essayé, avec parfois quelques instants de grâce, de faire de mes séances de travail avec les enfants un moment de fête.

Il m'est arrivé de faire régulièrement le constat suivant, d'une consternante banalité, mais dont il faut tirer quelques conséquences qui pèsent assez lourd : l'amour de ce que l'on enseigne, et la participation globale de la classe, ne suffisent pas à effacer ce sentiment d'emmener des êtres humains aux désirs multiples, changeants et contradictoires, dans une direction unique où ils n'ont manifestement pas tous envie d'aller. Là où leur être le plus intime n'entre pas en résonance, pour le dire de façon un peu plus poétique.

On peut bien sûr regarder ailleurs, se plaindre en son for intérieur ou auprès des collègues d'un manque de motivation des élèves, de leur fatigue ou se dire que l'on était un peu juste sur la préparation de séance cette fois-ci... On sera sans doute un peu dans le vrai, mais on ne verra pas l'essentiel, me semble-t-il.

On est en réalité placé à intervalle régulier devant cet état de fait : l'enseignant qui aime son métier est comme un cuisinier qui a passé du temps à cuisiner pour des convives qui souvent n'ont pas faim, ou goûtent les plats pour faire plaisir. Ou parce qu'ils ont compris ou senti qu'ils pourraient en retirer éventuellement un bénéfice direct ou indirect.

Par conséquent tout enseignant faisant face lucidement à cette réalité n'a d'autre choix que la fuite ou le combat : « Je ne les laisserai pas gâcher ce que j'aime et je m'en vais » ou bien « Ils finiront bien par s'y mettre et je reste ».

Je ne parle pas de ceux qui font l'autruche et préfèrent ne pas regarder de trop près le problème...

Restent donc les questions que certains osent poser (encore peu mais ça vient!) :

« Jusqu'où peut-on laisser les enfants choisir ce qu'ils veulent apprendre, et donc ce qu'ils veulent être ? ».

« A quelles conditions ? ».

Pour ma part je réponds : on peut leur faire confiance de façon absolue pour choisir ce qu'ils veulent être, à condition qu'ils respectent les règles qui garantissent cette liberté à chacun.

On ne vient sans doute pas immédiatement à cette conclusion, on tourne et retourne la question en soi plus ou moins longtemps selon son parcours, sa sensibilité, ses lectures.

Pour ma part, participer au projet de l'Ecole dynamique après des échanges avec l'équipe et les enfants a été très vite une évidence.Y ont bien sûr aidé des rencontres qui ont accompagné la réflexion sur l'expérience et la pratique pédagogiques : Piaget, Dolto, Bettelheim, A.S.Neill d'abord. Puis plus récemment André Stern, John Holt, Peter Gray, John Taylor Gatto, les conférences de Ken Robinson, les documentaires Etre et devenir ou Alphabet. Chacun ouvrant des pans de réalité concrets, qui ont largement contribué à faciliter ma transition vers un modèle libre d'éducation.

Enseigner ne m'est plus apparu alors comme la contrainte exercée sur la force vitale des enfants - au nom d'un intérêt « supérieur » le plus souvent tenu hors de portée de leur connaissance : leur socialisation. Ce n'est pas se priver du plus puissant moteur naturel d'apprentissage, l'enthousiasme, mais en épouser les contours, y apporter du grain à moudre, y faire écho ou contrepoint.

Grandir, ce n'est pas fuir l'expérience fondamentale et fondatrice de l'ennui, constitutive de notre humaine condition. S'ennuyer c'est ne pas encore avoir trouvé qui on est. Mais comment en faire l'expérience, si l'on nous dicte à chaque coup de cloche où aller et que faire ? S'il n'est pas possible d'échapper à l'ennui, alors autant s'y frotter le plus tôt possible et chercher ce que l'on veut vraiment faire de sa vie.

Apprendre enfin, ne m'est plus apparu alors comme la mise en situation passive et permanente sous une autorité qui délivre des punitions ou des récompenses, et qui aliène dès le plus jeune âge la responsabilité de s'orienter dans la vie vers un projet personnel chargé de sens. C'est laisser s'épanouir en chacun de nous une façon unique d'être au monde, de sentir, de penser et d'agir, trouver un accordage harmonieux avec la société.